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20/05/2008

Cécile Kayirebwa : Sans la musique, je ne serais pas moi

a122c1c7c11cf2d4a593e43b976c7b05.jpgMère de quatre enfants, Cécile Kayirebwa se définit avant tout par la musique. Moteur de sa vie, de l’enfance à aujourd’hui, les chants traditionnels rwandais constituent le bâton de conduite de la musicienne la plus célèbre de la communauté rwandaise.

Refuge, confesse, source de liberté, la musique rassemble, dans la vie de Cécile, autant de fonctions que possible. Meurtrie et sans voix face à ce que le Rwanda a vécu de pire dans son histoire, la chanteuse demeure hantée par ses démons. L’écriture et son organe vocal lui permettent de les exorciser mais aussi de rendre hommage aux moments plus heureux de l’existence.


Entretien avec Noémie Moukanda

NMK : Quelle enfance avez-vous vécue ?

Cécile Kayirebwa : Une très bonne enfance, j’étais heureuse. Époque où tout se passait bien, politiquement, au Rwanda. Je réussissais à l’école de manière plus que satisfaisante sans pour autant briller.

Mon enfance, c’est la musique. Mon père était chanteur à l’église. Toutes les répétitions se passaient pour la plupart du temps à la maison. Les veillées de chants, les amis qui venaient à la maison sont autant de points qui caractérisent mon enfance.

Comment avez-vous vécu le changement de culture après votre départ du Rwanda ?

Changement pas trop dur. Ce n’était pas compliqué. Nous avons choisi la Belgique pour ne pas être dépaysés. Culturellement, je trouve que les Belges ne sont pas ouverts aux gens. Il faut se connaître pour se parler. Les gens ne se disent pas bonjour pour rien. C’est assez déroutant. Même entre voisins du même palier, c’est comme si on ne se connaissait pas. On se dit bonjour tellement discrètement. Ce n’est pas facile de créer un lien d’affinité. Aucune spontanéité. Les rapports ne sont pas naturels. [Cherche comment formuler cela.] Je n’ai pas ressenti cette conscience d’être noire. Ce sont avec certaines réactions que j’ai remarqué que j’étais noire

Et par rapport au racisme, à la discrimination ?

D’abord, pour obtenir les papiers de séjour, ce fut toute une histoire. Le fait d’être ici, en Belgique, les évènements politiques qui s’étaient déroulés au Rwanda étaient bien connus. Là, j’ai réellement vécu le racisme. Tous ces comportements discriminatoires n’ont rien changé à mon attitude, à ma façon d’être, mais cela m’a appris qu’il ne fallait pas que je me fasse d’illusion. Ça m’a donc enlevé toute illusion sur l’hospitalité de l’homme.

Pourquoi avoir fait de la musique votre métier que plusieurs années plus tard ?

Franchement, dans mon idée, la musique n’a jamais été un métier. D’abord parce qu’au Rwanda, ça n’existait quasiment pas. En plus, ma vie s’est déroulée comme celle d’une jeune fille du Rwanda de l’époque. Donc, après les études, je me suis mariée puis les enfants. Ensuite, j’ai travaillé. Donc le chant a toujours été comme quelque chose qui termine mes journées, qui nous réunit, entre amis, au cours des veillées chez moi à la maison. Mariée ou pas, il y avait toujours du monde à la maison pour chanter ou danser.

Et quand je suis arrivée ici, comment m’est venue l’idée d’en faire mon métier ? C’est la diaspora. C’est la rencontre d’autres gens qui sont de ma communauté mais qui viennent de partout. C’est le fait de se retrouver, de connaître plus ou moins les mêmes refrains mais pas les mêmes choses. Alors m’est venue l’idée de rassembler du monde, des gens qui aiment chanter et danser. Je les ai invités chez moi et nous avons décidé de former un groupe. Afin de chanter les mêmes choses, pour ne pas se retrouver dissonants dans les fêtes de mariage communautaires… C’est ainsi que ça a commencé. Cette idée d’enregistrer les choses pour les partager de mieux en mieux. Ça n’a jamais été pour moi dans un but commercial, de carrière. C’était avant tout une histoire de partage, partage de ce que je connaissais et que j’aimais. À la base, c’était donc de la nostalgie et une volonté de partager une culture et de la perpétuer.

Quels sont les thèmes abordés dans vos chansons ?

C’est la vie telle que je la vis. C’est beaucoup l’amour des miens, c’est aussi toutes les choses qui me touchent, telle que la naissance d’un enfant, le mariage d’une sœur ou d’une fille, l’éloge de quelqu’un de bien, de gentil, d’une amie. Je ne donne pas de leçons comme certains le font. Je ne prétends pas apporter de message, mais seulement celui de l’amour.

Pensez-vous que vous auriez vécu le succès de la même manière qu’aujourd’hui si vous aviez 25 ans ?

Je ne pense pas que je l’aurais vécu différemment. Je crois que l’on est ce que l’on est, peu importe l’âge. Si j’en suis là, c’est vraiment à la force de la persévérance, c’est d’abord l’amour de ce que je fais, de la musique. C’est mon bâton de conduite. Cet amour-là me donne la force de réaliser ce que je fais. C’est trop bête de garder en soi tout ce que l’on sait. Si tu n’écris pas tout ce que tu peux ressentir, vivre ou percevoir sur le visage de quelqu’un, que tu ne le chantes pas et que tu gardes ça pour toi, c’est égoïste. Ça doit finir par t’étouffer. Puis, c’est tellement bénéfique de le partager… C’est comme si tu disais à haute voix les choses auxquelles ils pensent mais dont ils n’ont pas parlées. C’est un sentiment fabuleux. À 25 ans, je l’aurai vécu de la même manière.

Votre réussite aurait-elle eu la même saveur si vous aviez été en Afrique ou aurait-elle eu un goût différent ?

En Afrique, ma musique aurait bien évidemment eu un goût différent. Ici, on la qualifie de musique exotique. Là-bas, c’est leur musique ; ils comprennent exactement ce que je raconte.

Encouragerez-vous une jeune fille à se lancer dans la musique ?

Oh oui oui… Un de mes rêves est de créer une chorale. Je n’en ai malheureusement pas les moyens. Néanmoins, je trouve que nous avons peu de chanteuses jeunes, y compris dans la diaspora ou au Rwanda.

Comment avez-vous vécu le génocide ? Qu’est-ce qui a changé dans votre vie et qui ne sera plus jamais le même depuis 1994 ?

[L’expression du visage de Cécile Kayirebwa devient plus fermée. Elle réfléchit, comme si elle était perdue dans ses pensées. Quelques secondes plus tard…]

Oh la la… Jusqu’à aujourd’hui [un long silence], je ne comprends pas comment des gens planifient, exécutent l’extermination d’autres gens. Franchement, ça me dépasse. Je ne trouverai jamais de réponse. J’ai demandé à un vieil oncle philosophe, décédé depuis lors, de m’expliquer comment des gens qui sont voisins, qui sont du même sang, aient décidé de tuer jusqu’au fœtus. Alors il me regarde et me dit, « je ne peux pas répondre à cette question ». C’est quelque chose que je ne comprendrai jamais.

Ce n’est pas que je ne veuille pas pardonner, mais je ne veux pas y penser. À partir de cette incompréhension, comment de telles choses ont été possibles. Il y a beaucoup de maisons psychiatriques qui sont remplies d’enfants. Des enfants qui ne parlent plus, qui ont perdu des membres. Je rencontre des mamans qui ont perdu quatre, cinq enfants, le mari y compris. Mais comment vivent-elles ? Ce n’est pas un accident, ce n’est pas une catastrophe naturelle.

Cette trinité que nous étions, cette croyance dans laquelle je vivais que nous sommes des Rwandais, et que nous sommes tous frères et que nous avons une relation plus que familiale. Cette chose-là a été détruite. Il n’y a pas d’après, de conclusion. Alors quoi ? Alors rien. Pour le moment, je vis dans cette abomination qui s’est passée. Je reste dedans parce que je ne peux pas en sortir et que c’est autour de moi.

J’en parle dans mes chansons. Il y a notamment la chanson « Que je console les enfants » et une autre qui parle d’un homme rescapé, les dernières heures de cet homme. Il décrit ce qu’il voit et ce qu’il entend depuis le buisson dans lequel il s’est caché. L’inspiration m’est venue de la mort d’un frère perdu dans ce massacre. Les gens m’ont dit qu’il s’était échappé… Et je me suis demandé ce qui pouvait se passer dans la tête d’une personne face à la mort. La plupart des gens m’ont raconté l’état d’esprit dans lequel ils se trouvaient. À un certain moment, alors qu’ils sont battus, ils appellent la mort. On accepte la mort comme si c’était le bonheur.

Le fait de coucher ça sur papier, c’est comme si une toute petite partie de cette boule que j’ai en moi sortait de moi. Je le chante. C’est minime mais au moins c’est sorti. C’est une plaie dont une infime partie cicatrise. Mais, il me faudrait vivre jusqu’à deux voire trois cents ans pour que cette blessure cicatrise. [Rire jaune]

Qu’est-ce qui vous effraie le plus, la vie ou la mort ?

La vie ne me fait pas peur du tout. La mort… Je n’aimerais pas mourir tout de suite. [Rire] En fait, c’est de ne pas accomplir les choses qui me font peur, plus que la mort elle-même. Mais la mort ne m’effraie.

Qu’est-ce qui vous anime le plus dans la vie ?

La musique. Parfois, je me dis qu’est-ce qui serait le pire ? Perdre la voix ou perdre une jambe ou la vue ou encore perdre l’ouïe ? Je n’aimerais pas perdre l’ouïe et certainement pas la voix. Je peux avoir n’importe quel handicap sauf perdre l’ouïe et la voix, car avec ces deux facultés, je pourrais toujours chanter. Et écouter. Quand j’ai une extinction de voix, je panique, j’implore le bon Dieu. Je connais tous les trucs pour conserver sa voix.

Quelle est votre chanson préférée ?

Aucune idée. En choisir une, c’est comme si on me demandait de choisir parmi mes enfants. Chaque chanson a son caractère. Je crois que je mentirais si j’en choisissais une. Tout ce que j’écris, c’est toujours par rapport à ce que je ressens mais je n’ai jamais écrit sur moi, à proprement parler.

Une chanson qui me donne le sourire, qui me remplit de joie est celle écrite pour ma fille, à l’occasion de son mariage « Numukobwa ». C’est le prénom de ma fille. Je la trouve réussie dans sa composition, dans ses mots pleins d’amour. L’inspiration de ce moment m’a aussi réussie.

Et une qui me fait pleurer, c’est « Adieu », dédiée à mon frère mort pendant le génocide. [La tristesse de Cécile semble assourdissante.] Cette chanson n’a jamais été enregistrée. Je l’ai pourtant déjà chantée. Je n’ose pas l’enregistrer parce qu’elle me pompe mon énergie. C’est comme une pudeur. J’ai envie d’en faire un single. Avec une autre chanson que j’avais écrite sur le sida. Parce que ce sont-là les deux responsables de souffrance des enfants au Rwanda. Ces enfants n’ont rien demandé. Le jour où se sera fait, j’éprouverais un peu d’apaisement spirituel.

Vos projets futurs ?

[Rires] J’aurais dû commencer mes projets tout bébé, à l’âge d’un an, pour que j’aie suffisamment de temps pour les terminer. Mais le plus important, c’est le recueil des chansons que j’ai connues, que j’entends depuis mon enfance. Les rassembler, les écrire, les traduire et les enregistrer. Et en faire des cd roms. Mais ces chansons n’existent malheureusement plus, parce que beaucoup de sources de connaissance, depuis 1959, ont été détruites. Il n’est pas trop tard, mais cela demande beaucoup de moyens. Ca reste mon grand projet, qui me tient à cœur.

 

NMK

Commentaires

Merci, Beaoucoup. Nous aimons Kayirebwa Cécile. Ses compositions véhicule la culture traditionnelle Rwandaise. Merci cécile. A Kiziguro, On vous salue. On vous attend un jour pour écouter votre belle voix.

Écrit par : Rutinduka Laurent | 25/04/2009

Cecile,
Tu es la meilleure,quand on écoute ta musique on n'a pas besoin de chercher notre identité.. Quand on a la peine tes chansons nous bercent. Merci pour ta musique.

Écrit par : Rurangwa Alex | 13/11/2010

Tu es la meilleure,quand on écoute ta musique on n'a pas besoin de chercher notre identité.. Quand on a la peine tes chansons nous bercent. Merci pour ta musique.

Écrit par : links of london watches | 24/02/2011

For sure I like the message in your songs. I pray to see you once singing' be blessed by JAH.

Écrit par : Henry Carl | 24/05/2011

Les commentaires sont fermés.